2003 | EXPO3S : Yves Tremblay

EXPOSITION DU 26 OCTOBRE AU 30 NOVEMBRE

Ces trois installations se fondent sur un va-et-vient entre les mots et les choses. Les matériaux et les objets, par leurs qualités sensibles singulières et par les sensations que ces qualités appellent, font naître des mots. Par exemple, enveloppant des pierres par de la fourrure, la froideur et la dureté de l’une rencontrent la chaleur et la douceur réconfortantes de l’autre. Tout un réseau de sens, qui appartient tout autant à la matière qu’aux mots, peut alors se construire. Dans Estacade, ce sera par l’accumulation massive et le comblement d’un même objet que s’établit un autre système d’échange entre les mots et les choses. Ailleurs, c’est en jouant sur le sens du mot «dépôt», qui peut être geste d’accumulation et d’entreposage de matériaux ou de valeurs, que l’artiste infléchit le sens du mot «valeur» pour proposer un Dépôt affectif que nul entrepôt ou banque ne pourrait recevoir. Dans ce jeu, l’humour et l’ironie ne sont pas absents. Mais…

Mais il serait vain d’allonger encore cette description. Parfaitement vain. Car nous n’aurons toujours ici que des mots, il manquera toujours les choses. Mieux vaut voir, dans la galerie même, ce que l’artiste y a déposé.

Texte du directeur artistique

Dans cette exposition, Yves Tremblay nous présente trois installations.

La première, intitulée FIJ1, prend pour point de départ quelques éléments de bureau (chaise pivotante désassemblée, porte-plume et porte-dépliants) auxquels s’ajoutent d’autres objets et matériaux comme de la toile noire, des fourchettes, de la fourrure, des galets, une pelle, etc. À partir de ces objets et matériaux sont construits différents assemblages, des effigies portées au mur ou posées sur le sol, qui nous éloignent considérablement du bureau familier et de ses tâches administratives, pour plutôt évoquer quelque obscur cabinet freudien. La toile noire piquée de fourchettes, les fouets loufoques faits de tubulure de plastique souple et terminés par des têtes de marteau, le gant noir et les galets habillés de fourrure y sont travestis en objets fétichistes et construisent ainsi un univers fantasmatique sado-masochiste. L’humour et la parodie y opèrent un jeu de transactions ou de déplacements entre travail et fantasme.

Une deuxième installation, Dépôt affectif, reprend de la première le galet, la fourchette et la fourrure, et établit ainsi entre les deux un lien matériel. Mais cette fois-ci s’y ajoutent des références aux caisses coopératives d’économie : le chèque, la ruche, le processus d’accumulation des matières, sa mise en valeur et sa mise en vitrine. Ce travail d’accumulation et d’ordonnance se solde finalement par la formation d’un concept intraitable par l’institution, celui justement de dépôt affectif.

Avec Estacade, le ton change; l’ambiance se fait moins baroque. Au centre de la pièce, une multitude de mandrins en bois aggloméré, servant à manipuler les lourds rouleaux de papier, est rassemblée et contenue par un chapelet fait du même matériau. Contre un mur, quelques perches pourraient évoquer la drave. Et, bien sûr, l’estacade2 ainsi formée, qui jadis servait à rassembler et déplacer les billes de bois flotté sur les lacs et rivières, évoque la forêt, le bois transformé, et par extension la multitude humaine occupée par ce travail.

Ces installations teintées d’ironie se posent à une frontière qui touche à l’humour dadaïste et à la projection fantasmatique surréaliste.

Jean-Pierre Latour
Directeur artistique

1Il faut entendre Effigies (FIJ), c’est-à-dire représentations d’une personne.

2Que les draveurs québécois appelaient plus familièrement «boum de pitounes».

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